Abbaye de Grandmont, com. Saint-Sylvestre, Haute-Vienne. Synthèse de l’opération de 2025
Sous la cour de cloître, le mur, fouillé en 2024 et considéré comme antérieur à l’installation des
frères, a fait l’objet d’une datation par radiocarbone. Le résultat est sans appel avec un âge calibré de
584 à 658 ap. J.-C. Une structure de même nature (l. 2 m) a été retrouvée sous la galerie sud, à une forte
profondeur (fig. 1). Dans l’attente des nouvelles datations, plusieurs hypothèses sont envisagées : une
structure de terrassement du flanc sud du promontoire mais une terrasse n’est souvent parementée
que d’un côté ; le témoignage d’un premier monastère mais cela impliquerait un vaste exhaussement
du terrain ; le vestige d’une occupation antérieure. Si cette dernière est vérifiée, nous aurions une
occupation alto-médiévale plus importante que celle envisagée jusqu’alors.
Concernant le monastère médiéval, la confrontation des données issues du contexte historique, du
terrain et de l’étude du mobilier lapidaire (A. Ybert et Th. Derory), qui s’avèrent encore non
concordantes, amène à proposer une chronologie provisoire et consensuelle :
– construction de l’état I du chevet dès l’arrivée des religieux qui s’installent au nord (1124-1130) ;
– poursuite de la construction de l’église attestée par les textes (1160-1180) ;
– fin de la construction de l’église par la partie ouest, avec le portail s’il peut être daté de vers 1190 ;
– construction du gros oeuvre des trois nouvelles ailes du monastère au sud de l’église (1190-1210) ;
– aménagement du cloître et du portail du réfectoire (1210-1220).
Le démontage d’une partie du dallage dans l’angle sud-ouest de la cour du cloître a permis de
retrouver la poursuite de la canalisation venant du bassin central. Elle ne semble pas avoir alimenté
un lavabo, comme supposé, mais certainement le bâtiment ouest et peut-être la cuisine, placée
« normalement » dans l’angle sud-ouest du carré claustral. Sous les couches de nivellement du
dallage, trois dalles pourraient être le vestige d’un ancien pavage de la cour.
Un sondage perpendiculaire à l’axe de la galerie ouest a confirmé l’absence de sépulture et montré
que les fondations du mur bahut et du bâtiment ouest étaient uniquement renforcées au niveau de la
retombée de la voûte du cloître. En revanche, le mur gouttereau nord du bâtiment sud s’appuie sur
une puissante fondation et le mur bahut sud dispose d’une profonde semelle débordante, ce qui
montre la volonté des constructeurs de bien asseoir ces constructions dans un terrain terrassé à ce
niveau.
L’élargissement du sondage de 2024 dans l’angle sud-ouest du cloître a permis de faire une
découverte insolite sous le dernier dallage, non loin du portail du réfectoire. Une fosse contenait un
ensemble de deux moules à cloche brisés (fig. 2). Leur taille réduite fait penser aux heures de la vie
quotidienne plutôt qu’à la sonnerie de l’église.
Au sud-est du cloître, le pilier d’angle est une structure massive de plan carré. Sa date de
construction n’est pas contemporaine de la mise en place originelle du cloître (début XIIIe siècle). En
effet, le « dosseret » ouest s’inscrit dans la continuité de la réfection du mur bahut sud, ce qui
indiquerait que le pilier a été repris en même temps que cette partie orientale du mur.
Dans la partie orientale du bâtiment sud, les vestiges du mur sud ont livré les traces d’une nouvelle
fenêtre ébrasée, confirmant l’hypothèse d’un réfectoire. Cet espace est équipé d’un beau dallage
moderne (fig. 3). A l’angle nord-est, plusieurs dalles, de plus larges dimensions et porteuses d’un
décor gravé, forment l’entrée de la salle, une fois passé la porte ménagée dans le mur nord. Parmi
elles, signalons deux grandes portant la date de « 1659 » et une rectangulaire ornée d’armoiries. La
date correspond à l’abbatiat d’Antoine de Chavaroche (1654-1677). La présence de ce décor peut faire
penser à la réfection de la partie orientale du bâtiment sud pour en faire un logement de l’abbé,
travaux certainement contemporains de l’abandon du réfectoire commun.
L’étude céramologique (B. Véquaud, Inrap) montre que l’essentiel du mobilier renvoie à la période
comprise entre la seconde moitié du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe siècle. Plusieurs zones
abordées cette année semblent avoir subi de grands aménagements à cette époque : parties orientales
de l’aile et du mur bahut sud, dallage des galeries sud et ouest, dallage périphérique de la cour de
cloître… Il convient de rechercher dans les sources écrites les traces de cette forte activité constructrice
et ses raisons : est-ce lié aux destructions causées par les troubles religieux de la fin du XVIe siècle
et/ou aux efforts de redressement constatés au siècle suivant ?
Le secteur occidental de la plate-forme sud-ouest est coupé en deux par une large tranchée comblée
par des matériaux de démolition, qui se situe dans le prolongement du mur gouttereau sud du
réfectoire. Du côté nord, un puissant dallage vient s’accoler au mur de refend précédemment évoqué
et recouvre un carrelage, ce qui sous-entend au moins deux occupations successives. Du côté sud,
deux murs parallèles encadrent une vaste surface de dépôt organique très riche en mobilier. Le mur
oriental comporte deux tronçons de gouttière insérés dans son épaisseur (pente vers l’intérieur, donc
arrivée d’eau). Le mur occidental est percé par trois canalisations en terre cuite (évacuation). Cet
ensemble pourrait correspondre à un bâtiment-latrines placé dans le prolongement sud du dortoir
(premier étage de l’aile orientale) et transformé ultérieurement en dépotoir (fig. 4).
Le secteur situé entre l’étang des Chambres et la terrasse orientale (fig. 5), au pied du promontoire
où est installé le monastère, a révélé une série d’ouvrages hydrauliques (B. Bernaben). Certains
présentent des éléments destinés au fonctionnement d’un moulin à «rodet » : structure de terrasse
parementée pour son installation ; bassin-réservoir pour stocker l’eau arrivée des étangs supérieurs ;
ouverture dotée d’une pelle pour réguler le débit libéré ; canalisation souterraine d’amenée en forte
pente pour favoriser la vitesse de l’eau vers les pales de la roue horizontale. Cette dernière, installée
dans une chambre souterraine, imprimait un mouvement rotatif à un axe vertical relié directement à la
meule tournante située à l’étage du moulin farinier, qui n’existait plus en 1732, puisque l’état de
l’abbaye n’en fait aucune mention. Dans la mesure où il aurait été beaucoup plus aisé d’édifier le
moulin sous la chaussée de l’étang, l’implantation retenue ressort d’une volonté de le positionner au
plus près de l’abbaye. Un barrage traversé par un conduit permettant de le vidanger, implanté à 1,50
m au nord de l’ouverture du bassin-réservoir, est complètement étranger à ce dernier. Il est possible
qu’il ait participé aux « réservoirs de poissons » observés en 1732, qui ont pu être aménagés après
l’arrêt du moulin. Une canalisation nord-sud a été construite dans la partie orientale de la structure de
terrasse parementée. Elle est située dans une zone où des sources des XVIIIe-XIXe siècles attestent la
présence d’un autre moulin. Sa profondeur, sa dénivelée et l’absence d’évacuation de l’eau conduisent
à penser qu’elle accueillait une roue verticale, alimentée par l’intermédiaire d’un coursier en bois
implanté en hauteur. Ce moulin, qui n’existait pas encore lors de l’état de 1732, a eu une existence
brève puisqu’absent du cadastre de 1813. Les constructeurs du XVIIIe siècle conservaient peut-être le
souvenir du moulin antérieur en restant fidèles à son secteur d’implantation. Ils ont toutefois opté
pour une technique moins contraignante à mettre en oeuvre mais n’ont obtenu qu’un rendement
médiocre en raison d’une faible hauteur de chute et d’un débit insuffisant. Ces fortes contraintes
expliquent le peu de pérennité de ce moulin après la disparition de l’abbaye.
Dans le cadre de l’opération d’archéologie extensive (J.-M. Popineau et M. Larratte), de nouveaux
éléments témoignent de la réorganisation du territoire après les crises de la fin du Moyen Age,
notamment ces couples de manses proches les uns des autres, l’un ayant disparu et l’autre s’étant
maintenu jusqu’à l’époque contemporaine. Le reste des faits archéologiques enregistrés est conforme
aux découvertes précédentes et vient les conforter : parcellaires entourés de murets, mur en limite de
« Franchise », systèmes d’adduction d’eau… Des sondages géoarchéologiques (Fr. Majesté) ont été
effectués pour mieux comprendre l’origine, la nature et le fonctionnement de certains aménagements
identifiés au cours des prospections, tout en appréhendant le potentiel paléoenvironnemental de
l’espace vivrier. Cette première étude (huit sites) a permis de montrer une exploitation agraire
marquée sur le temps long, avec des effets sur le paysage directs (aménagements d’envergure) et
indirects (érosion des versants).
Philippe Racinet et Marylou Merle




