Murat

Site fortifié de Murat

(cne Saint-Dizier Masbaraud, lieu-dit Les Tours, Creuse)

Bilan 2025

 

Richard Jonvel

 

La fouille archéologique de terrain sur le site de Murat « Les Tours » (fig. A) aura duré une bonne décennie (2013-2025). La campagne 2025 clôt la présence sur le terrain de l’équipe archéologique avec la remise en état du site. Le Cahmer aura pris en charge l’inscription et l’encadrement d’une centaine de bénévoles sur ce site archéologique. La problématique s’est construite par étapes, de la qualification de ce site comme anthropique (2011-2015) à un habitat groupé fortifié (2016-2019) de l’époque carolingienne. Cette aventure archéologique et humaine s’est achevée (2020 [(2022/2023, arrêt)]-2025) par la fouille exhaustive de la plateforme et une reconnaissance approfondie de ses rebords escarpés, permettant d’atteindre une couverture de 64 %, surface inaccessible incluse.

Après les derniers travaux de fouilles en octobre 2024, la première année de la nouvelle et dernière triennale (2025-2027) a été consacrée au rebouchage du site (fig. B) et à l’organisation des études : céramologie, faune, lapidaire et carpologie en sont les principaux domaines. Le petit mobilier métallique a, quant à lui, été restitué dès le rapport 2024 en raison de son caractère exceptionnel dans les corpus connus et rassemblés en France pour la période IXᵉ-Xᵉ siècle. Enfin, des vues par drone ont été réalisées en février 2025 sur plusieurs sites d’éperons barrés de la région, inscrits dans la vallée du Thaurion, où le site de Murat « Les Tours » constitue aujourd’hui un référentiel régional dénué de toute comparaison locale. Cette faiblesse documentaire et historiographique constitue l’une des dernières difficultés pour statuer parfaitement sur ce site et l’inscrire parmi les événements qui conduisirent le comté de Limoges à se fortifier. C’est à ce projet que se consacrent les travaux de prospection, auxquels a également participé le club archéologique de Montluçon par de nouveaux survols de la vallée du Thaurion en début d’année 2025.

La collection mobilière souffre de sa propre période de production : le IXᵉ et le Xᵉ siècle posent aujourd’hui des problèmes aux spécialistes car les typochronologies sont encore mal fondées. Les datations au Xᵉ siècle fournies par le spécialiste du petit mobilier métallique, Jean Soulat, interrogent lorsque les datations radiocarbone se concentrent sur le IXᵉ siècle. Ces biais conduisent-ils à ces écarts ? L’enjeu est de s’assurer, pour ce site, de bien caler les datations si l’on souhaite faire de Murat « Les Tours » un site de référence. Plusieurs datations radiocarbones restent à réaliser pour réduire, autant que faire se peut, ces incertitudes. En définitive, pour les occupations de la période médiévale, les études céramiques (Jean Soulat) et carpologiques (Marie Derreumaux) ont été remises dans les délais inscrits à l’agenda (décembre 2025). En revanche, l’étude de la faune, d’une grande complexité en raison de l’état du corpus (des esquilles de 1 à 3 cm au maximum), a été reportée à mai 2026 en raison du plan de charge de l’archéozoologue (Gaëtan Jouanin). Ces études démontrent, sans surprise, la pauvreté du vaisselier propre à cette période et dans un contexte de fort éparpillement, avec uniquement 245 vases (NMI), correspondant pour l’essentiel à des oules, et quelques rares contenants pour les liquides. L’étude carpologique confirme la prédominance du seigle et de l’avoine (à l’état carbonisé) sur les blés durs. Les plantes adventices ne peuvent être observées en raison de l’acidité des sols, peu propice à la conservation, et seules quelques graines de condiments laissent entrevoir un éventuel assaisonnement des plats. Les seigles et les avoines témoignent de cultures sur des sols pauvres et acides, et pluriséculaires, car ce sont les mêmes céréales que l’on trouve en abondance mentionnées dans les chartes de donation et les taxes fiscales.

Un autre enjeu de cette fouille porte sur l’antériorité de l’occupation du site, qui s’est progressivement imposée à nous. Les éperons barrés sont nombreux à porter la trace d’occupations multiples, mais bien souvent, les travaux de fortification et d’aménagement des habitats ont pu entraîner leur effacement, voire leur destruction totale. Murat « Les Tours » ne fait pas exception. Les remblais de nivellement du site ont révélé un lot significatif de céramiques protohistoriques (175 NR) et plusieurs fragments de meules (6). Si le lot céramique protohistorique demeure à étudier, les meules ont fait l’objet de notices individuelles par Olivier Troubat, membre du PCR « Groupe meule ». La datation des pièces va de la Tène B2/C1 à la première moitié du Iᵉʳ siècle de notre ère. Une seule correspond à une meule à huile ou à chanvre de l’époque médiévale lato sensu. À ce corpus, plusieurs meules va-et-vient, non étudiées spécifiquement, confortent la présence d’un habitat dont on ne saurait décrire la réelle importance, ni assurer que des éléments défensifs repérés dans le cadre de cette fouille sont à mettre au compte de cet habitat. Plusieurs oppida sont référencés dans le secteur, dont celui de Thauron qui contrôlait la vallée du Thaurion en amont de Murat, un site présentant d’ailleurs des roches vitrifiées (non datées). La circulation des biens et des personnes dès cette haute époque peut s’appuyer sur les prospections des bénévoles (Bernard Truffy). La présence humaine est attestée depuis le Néolithique, si l’on se réfère aux multiples nucleus ramassés sur les rives de cette rivière, dont quelques artefacts (hache, polissoirs) retrouvés dans les remblais inférieurs de la plateforme de Murat « Les Tours ». Les 780 fragments d’amphores vinaires dans ces mêmes remblais, confirment cette circulation des marchandises d’importation datées de la Tène D1/D2. Leur étude, toujours en cours (Guillaume Blondel, Stéphane Dubois), permettra de replacer le site dans le commerce vinaire du pagus Lemovicum.

L’éperon barré de Murat est, sans surprise à vrai dire, un repère géographique et topographique saisissant de l’organisation du peuplement de la vallée du Thaurion. En ce sens, la collecte des archives papier des prospecteurs bénévoles des années 1960 à 1980, à la belle époque du bénévolat des associations et clubs archéologiques, doit permettre de reconstituer une carte archéologique précise des différents sites répertoriés sur le terroir de Murat et ses environs. De même, les travaux sur la formation des paroisses à partir des cellulæ et pierres tombales de type sarcophage inventoriés (Jacques Roger), questionnent l’absence de Murat dans le réseau des églises paroissiales, en concurrence avec le centre paroissial de Saint-Dizier que les historiens s’accordent à dater du VIIIᵉ siècle (mais sans autre argument que le vocable) et le développement de paroisses aux XIᵉ et XIIᵉ siècles à Champroy, Bourganeuf ou Bosmoreaux. Cet encadrement religieux interroge la fonction et l’importance, limitée dans le temps, de cet habitat fortifié que seule la toponymie « Murat » conserve en mémoire. Les prospections au sein du village ont permis de repérer quelques vestiges de ce passé médiéval n’ayant pas laissé de traces écrites, comme l’âtre d’une cheminée comportant le remploi de deux corbeaux (fig. C et D). L’étalonnage chronologique des bases est daté des XVe-XVIe siècles.

Une communication portant sur un panorama de cette recherche archéologique a été donnée en juin 2025 à Aubusson, dans le cadre de journées d’étude à la mémoire de Jacques Roger. Une publication doit en découler en 2026.

 

Perspectives

En 2026, le programme ne sollicitera pas de subventions et le rapport 2025 sera rendu assez tard dans l’année, dans l’attente des études demeurant à restituer sur le financement 2025 (amphores, faunes). L’avis CTRA du rapport 2025 est fixé pour un rendu de rapport en septembre-octobre.

Une demande d’AE (aide à l’étude) sera sollicitée alors à cette occasion pour l’année 2027, pour financer les analyses suivantes : étude des roches vitrifiées, anthracologie et céramiques protohistoriques.

Un grand merci à Marc Racinet pour l’audience numérique offerte à cette opération archéologique sur le site internet du cahmer : www.cahmer.fr.


La dernière intervention archéologique de terrain sur l’éperon barré de Murat « Les Tours » (2024)

La campagne 2024 marque la dernière intervention archéologique de terrain sur l’éperon barré de Murat « Les Tours », après une décennie uniquement interrompue entre 2022 et 2023. C’est aussi le début de la troisième autorisation triennale (2024-2026) qui vise à conduire à son terme les analyses et les études des artefacts et écofacts recueillis sur l’éperon, ainsi que ceux du sondage exploratoire au sein de l’aire cimétériale de Murat (48 m²). Les motivations de ce programme scientifique furent de deux ordres. Dans les années 1960, le service vicinal ouvra une carrière de pierraille au sein de l’éperon pour la réfection de la route de Mérignat (D22), depuis la route du Moulin de Murat. Les traces de « calcinations sur les roches », d’une couche de cendre à 1 m sous le niveau du sol actuel et des fragments de meules, d’os, de poteries, de silex taillés furent répertoriés grâce aux observations avisées de l’Association Les Compagnons de la Tour, trois bénévoles archéologues de la région de Bourganeuf qui se questionnèrent dès lors sur l’existence d’une motte féodale. Il s’agit à proprement parler des inventeurs du site, le site n’apparaissant dans aucune publication avant 2013. Cette carrière resta en sommeil jusqu’au milieu des années 1990, marquant une nouvelle décennie d’extraction de pierres entamant à terme 40 % de la plateforme sommitale environ. Le Service régional de l’Archéologie est alerté par un prospecteur bénévole de Murat à la fin des années 2000. Un premier reportage photographique des « terres noires » dans le front de taille de la carrière est effectué à l’hiver 2010, donnant lieu à une première phase d’étude documentaire et topographique de 2011 à 2012. Cette couche d’occupation, à l’aide d’une analyse radiocarbone, fut attribuée aux années 766-892, horizon chronologique confirmée par les rares tessons de poterie accompagnant cette unité stratigraphique. C’est donc dans un contexte d’urgence que tient la motivation première de cette opération archéologique. Par la suite, la confiance des propriétaires du terrain et l’anthropisation constatée du site jusqu’au substratum lors des sondages manuels en tranchée des années 2013-2015, permit d’inscrire pleinement ce site dans la problématique des sites et/ou habitats fortifiés du haut Moyen Âge. Ces travaux bénéficièrent des orientations précédemment fournies par les deux Projets collectifs de Recherche (Morphologies et mutations du castrum – L’exemple du Limousin, Xe-XIVe siècle et Fortifications et résidences des élites du haut Moyen Âge qui, tout en ignorant l’existence de Murat, contribuèrent à fournir un cadre de réflexion. Loin de la convergence heureuse des textes et des multiples castra du sud limousin, le centre est de l’ancien diocèse de Limoges parcouru par la vallée du Thaurion se découvre sur cette thématique pour la première fois avec la fouille de Murat.

 

Plus spécifiquement, la campagne 2024 a permis d’achever la fouille de deux entités périphériques (fig.0) participant à la mise en défense de l’éperon, d’une part le fossé occidental supérieur (secteur 1, 330 m²) et d’autre part le rempart vitrifié ceignant le rebord nord de la plateforme sommitale (secteur 2, 80 m²). Le fossé occidental supérieur (Us 1084) a été exploré une première fois dès la campagne 2013, élément topographique prépondérant de la topographie bouclant la pointe de l’éperon et de la confluence du Thaurion et de La Leyrenne. Il est creusé dans une roche métamorphique gneissique aux faciès hétérogènes, de zones fracturées par de multiples microfailles à des parois d’une extrême dureté. La section dégagée en 2013 avait révélé un fossé en U d’une largeur de 10,70 m à fond accidenté pour une profondeur d’entaille du rocher de 2,40 m côté escarpe (394,54 m NGF), de 0,35 m côté contrescarpe (394,26 m NGF). Ces travaux circonscrits dans le rocher étaient augmentés d’une part par l’élaboration de talus empierrés adjacents donnant à l’escarpe (399, 77 m NGF) une hauteur de 6,20 m depuis le fond et de même manière, une hauteur de 3 m à la contrescarpe. D’autre part, contrescarpe et escarpe étaient marquées à leur base par une entaille droite à travers le rocher, tendant même à une excavation en pied d’escarpe nécessitant à tout assiégeant d’escalader littéralement le rocher. Le remplissage du fossé s’était signalé par son caractère vierge d’artefacts dans un assemblage de terres organiques végétales avec une proportion de pierrailles plus importante en pied d’escarpe. Le fond schisteux argileux par endroit avait formé une croûte indurée suite aux ruissellements durant la phase de fonctionnement, remplissant les interstices rocheux, n’abondant pas non plus en mobilier archéologique.

La gestion des remblais de fouille a condamné par la suite durablement ce secteur, notamment lors d’un premier transect complet du coteau ouest en 2015 permettant de signaler un fossé inférieur (Us 1085), investi en 2016, et toujours aujourd’hui considéré comme stratigraphiquement antérieur à 1084 malgré une analyse radiocarbone contradictoire (Ly 13229, 969-1046).

La campagne 2024 marqua donc la reprise et l’achèvement de la fouille totale du fossé 1084. La première étape fut un décapage mécanique de 3 jours pour en retirer les remblais de fouille et décaper les 0,80 à 1 m de comblement en place et en partie mécanisée, suivie d’une fouille manuelle d’une durée de 13 jours (fig.1). La majeure partie du fossé confirme les conclusions des observations de 2013 modifiant uniquement notre perception initiale du fossé, moins convexe qu’attendu, son gabarit se tenant à un U à fond accidenté et en pente relative (7 %) sur les deux tiers de son tracé depuis le coteau de La Leyrenne (17 m), marqué par un point haut (394,58 m NGF ; fig.2), et une section sud de près de 9 m à 13 % de pente vers le Thaurion 5 (fig.3). Ce segment méridional a été amoindri brutalement lors de l’élargissement de la route au cours de la première moitié du XXe siècle, son dernier pan montrant les traces des fracturations induites par les explosifs du génie de la voirie. C’est dommageable dans le sens où la relation fonctionnelle avec l’éperon rocheux naturel à proximité est perdue. La fouille de la section sud du fossé de barrage (2021) avait montré l’intégration d’un même élément naturel à l’escarpe du fossé. Dans le cas présent, la courbure naissante à la limite méridionale du fossé conservé porterait à croire que l’éperon naturel participa à l’escarpe du fossé 1084.

Le remplissage du fossé confirme son caractère entièrement vierge, une propreté qui n’a révélé qu’un galet lisse (polissoir ?), des résidus informes de terres cuites architecturales de moins de 2 cm de diamètre, un fragment de briques avec le négatif d’une patte de chien ainsi que deux blocs de schiste (taillés ?), tous déposés sur cette couche argileuse indurée mentionnée précédemment. Les extrémités apportent toutefois une précision stratigraphique. À ces endroits marqués par un renfoncement du fossé qui en a favorisé le piégeage, le fond argileux tapissé d’une terre pulvérulente brune était scellé par un lit de pierrailles (Us 1557,1558, 1559) attestant possiblement des travaux engagés pour la réalisation de la levée défensive occidentale, structure marquée par sa vitrification. En effet, dans le remplissage 1559 plus particulièrement (fig.4), et en un seul point de la contrescarpe, des fragments de tegulae associés à des roches vitrifiées de petit gabarit ont été collectés, ainsi qu’un fragment de meules ayant subi une forte chaleur désagrégeant partiellement le faciès granitique. Ce phénomène est attesté pour tous les fragments de meules (La Tène finale) mis au jour dans les zones vitrifiées. Des fragments de poutres calcinées et deux céramiques pris dans ces amas de pierre 1559 donneront, on l’espère, des éléments chronologiques qui nous font défauts sur les structurées fossoyées du site. Enfin, les protections mises en place sur les extrémités ouest des édifices 5 et 1 ont permis, trois ans après leurs premières fouilles, de procéder pour vérification un deuxième nettoyage de cette zone afin de confirmer les dispositions des poteaux jusqu’à l’escarpe. Lors de la dernière campagne (2021), deux creusements isolés avaient été localisés en limite de berme ouest. L’ouverture complète du secteur en 2024 confirme l’isolement de ces creusements, et interrogera pour toujours l’existence d’un potentiel édifice, détruit par le creusement du fossé 1084, les édifices 1 et 5 datés du haut Moyen Âge étant scellés par la levée défensive occidentale. Peut-être ces vestiges sont-ils d’ailleurs la trace d’une occupation plus ancienne arasée par les aménagements médiévaux lato sensu.

Le secteur 2 a été placé dans le prolongement oriental d’une aire de fouille ouverte en 2018 au niveau du coteau nord du promontoire (fig.5), motivée à la suite d’un premier sondage en 2016 (sondage 6) qui avait révélé une amplitude stratigraphique conséquente constituée de plusieurs terres noires, de poutres calcinées et pierres vitrifiées, le tout scellé par une terre hétérogène pulvérulente noire qui avait livré un scodellato de l’empereur Bérenger Ier (Us 1098, 915-924). Il a été décidé de maintenir un terreplein entre les deux zones pour conserver une stratigraphie témoin, dans un contexte d’évaluation des dégâts occasionnés par la carrière que l’on perçoit particulièrement bien sur la figure 5, le bâtiment 3 ayant été partiellement détruit par l’activité contemporaine. Le décapage mécanique a permis de visualiser sur une distance de 9 m un segment entièrement intact du rempart vitrifié, s’ajoutant au 6 m dégagé en 2018, documentant les matériaux mis en œuvre ainsi que le processus de vitrification à travers trois transects stratigraphiques (fig.6). Le remblai pulvérulent orangé 1111, comportant uniquement des artefacts protohistoriques (meules, céramiques), a été creusé depuis le nord sur une soixantaine de centimètres de profondeur et sur plus de 1,30 m de large (Us 1417) pour créer une surface horizontale permettant de disposer un lit de poutres sur lesquelles ont été déposés des amas de pierre (schiste) adjoints de centaines d’esquilles d’os. Un clou et un fer à cheval y ont été également retrouvés. L’ensemble est scellé par un niveau de terres charbonneuses (Us 1098) que l’on aura garde de confondre avec les terres noires 1028 de l’occupation principale. Le rempart s’affranchit de la ligne de crête, son emprise prenant une légère direction nord nord-ouest / sud sud-est, en légère pente donc. En plan, on a pu parfaitement distinguer l’enveloppe organique calcinée (bois d’œuvre), les foyers centraux (cailloux rubéfiés) et les zones de vitrification (violet) se concentrant contre le rebord nord du rempart, déterminant le vent dominant. L’enrochement entre les deux lignes de poutres (supérieures et inférieures) ait particulièrement massif (fig.7). L’enjeu était la stabilisation de la structure durant son inévitable ploiement engendré par la combustion volontaire des poutres, sa stabilité potentiellement fragilisée par ailleurs par une rupture rocheuse d’origine anthropique parcourant tout le pourtour du coteau, front de taille d’un mètre de haut tout au plus et distant de 7 m de la plateforme sommitale. Ainsi, dans le cas présent, le rempart vitrifié pour sa partie reconnue s’intercale entre la zone d’habitat et cette rupture qui devait accroître visuellement comme matériellement le caractère inexpugnable du site. Au terme de cette recherche, les deux lignes de vitrification (ouest et nord) n’ont aucune relation stratigraphique avérée par la fouille. La connexion entre le rempart nord et le talus défensif oriental, où la vitrification n’a pas été employée, reste non documentée par l’archéologie. La profonde entaille constatée en limite est de l’aire de fouille du secteur 2 laisse un doute quant à sa préservation.

 

L’achèvement de la fouille de terrain s’est prêté à un conditionnement définitif des artefacts. Le site aura livré notamment 26 monnaies de l’extrême fin du IXe – premières décennies du Xe siècle, 864 tessons de céramiques dont une petite cinquantaine protohistorique, 638 objets métalliques tous radiographiés dont 23 déjà restaurés (88 stabilisés), près de 7000 restes fauniques, mais aussi 15 fragments de meules de La Tène finale, 10 aiguisoirs, 1 hache polie et une petite dizaine de nucleus en silex, 291 fragments d’amphores et des fragments de tegulae et imbrices principalement dans les zones vitrifiées soit 250 kg de rejets, seuls les céramiques, les objets métalliques et les monnaies pouvant, mais pas tous, se prévaloir d’un dépôt primaire. Il s’agit donc avant tout de pertes résiduelles à la représentativité à interroger avec précaution. Le corpus matériel de Murat précéderait les corpus encore peu étudiés des sites du Dognon (Cantié 1981-1991) et de Drouilles (Gady 2000-2004), datés du XIe siècle au plus tôt qui ont l’intérêt comme Murat, de se situer sous l’emprise comtale marchoise dès le XIe siècle.

 

La campagne a profité également de l’étiage estival du barrage hydroélectrique de la Roche Talamie pour procéder à un nettoyage des vestiges du pont médiéval du moulin de Murat. Les boues accumulées depuis 1931 ont été retirées pour mettre à nu les culées et procéder à un nettoyage sélectif du fourrage du tablier, les pierres de taille résiduelles du parement jonchant le lit de la rivière. Les deux culées sont en pierre granitique installées directement sur la roche entaillée à cet effet (fig.8). La portée du pont mesure 6,10 m pour 2,30 m de large conservée et se place à 1,70 m au-dessus de la ligne d’eau. Les parements de la culée, maintenus sur trois assises, mesurent 0,36 m de haut.

 

La nouvelle triennale vise également à interroger le particularisme de Murat en explorant les sites d’éperon de la vallée du Thaurion. En aval de Murat, les sites du Châtelard (Les Billanges, 87) et de Peyrusse (Châtelus-le-Marcheix, 23) ont été prospectés, deux éperons fortifiés rive droite du Thaurion comportant des ruines maçonnées à l’extrémité d’enceinte au périmètre réduit à moins de 2 ha. Leur apparente notoriété bibliographique, mieux documentés en sources écrites, ne se départent pas d’une situation de profonde méconnaissance quant à leur origine et leur organisation spatiale.

 

Enfin, les vestiges du lieu de culte de Murat mis au jour en 2021 méritaient des comparaisons d’édifices rectangulaires. À cette fin, la chapelle de Champroy (XIVe siècle, commune de Saint-Dizier) répondant à cette typologie a fait l’objet d’un relevé topographique et d’une couverture photographique, des travaux en cours de jointement en ciment recouvrant de précieuses informations (fig.9). La paroisse est fondée vers 1150 par le seigneur de Peyrusse, à la garde des chanoines augustins de Bénévent. Michel Aubrun a remarqué que la région de Bourganeuf concentre une foison de créations paroissiales aux XIᵉ et XIIᵉ siècles à l’instigation des récents établissements religieux. La paroisse de Murat aurait pu apparaître durant cette période, avec une forme architecturale rectangulaire (5,90 m de large) comme à Champroy (10 x 6 m), un modèle reconnu également à Touls-Sainte-Croix (14 x 8,50 m) daté de l’époque mérovingienne au XIe siècle.

 

Ces prospections et la compulsation des corpus mobiliers du secteur seront poursuivies ces deux prochaines années pour explorer la culture matérielle de cette vallée du Thaurion dont Murat est aujourd’hui le point le plus ancien attesté.

Figure 1. Vue générale du secteur 1 en fin de campagne 2024. Vue drone A. Larigauderie

Figure 2. Le tronçon nord du fossé 1084. Vue du nord-ouest

Figure 3. Le tronçon sud du fossé 1084. Vue du sud

Figure 4. Les amas de pierre 1559. Vue du nord-ouest

Figure 5. Vue générale du secteur 2 en cours de fouille. Vue drone d’A. Larigauderie

Figure 6. Le rempart vitrifié du coteau nord en fin de fouille. Vue du sud-est

Figure 7. L’enrochement interne du rempart vitrifié. Vue du nord

Figure 8. Le pont du moulin de Murat sur La Leyrenne. Vue drone A. Larigauderie

Figure 9. La chapelle (paroisse jusqu’en 1837) de Champroy. Vue du nord-ouest

Saint-Dizier Leyrenne (CREUSE). Murat « Les Tours »

Nature de l’opération : fouille programmée ; archéologie du bâti
Période historique :, Haut Moyen Âge, Moyen Âge classique,

Murat, ancien chef-lieu paroissial et seigneurial du comté de la Haute-Marche, est rattaché aujourd’hui à la commune de Saint-Dizier-Leyrenne. Cet habitat est implanté en rebord de plateau à la confluence de La Leyrenne et du Taurion. A une cinquantaine de mètres au nord-ouest des premières habitations, le site étudié occupe l’extrémité de la confluence, dominant d’une trentaine de mètres les deux cours d’eau. Il s’agit d’un promontoire rocheux orienté sud-est/nord-ouest, barré par un profond fossé anthropique, définissant une surface d’environ 1,5 ha dont seule 2500 m² est habitable. La série de huit datations radiocarbones, à défaut d’un mobilier archéologique datant (174 tessons ; 58 objets métalliques ; 1 denier scodellato de Béranger 1er, empereur de 915 à 924) permet de situer l’occupation du site entre la seconde moitié du VIIIe siècle et le IXe siècle de notre ère, pour un abandon au cours du Xe siècle. Quelques amphores de forme Dressel 1B (193 tessons) dans les remblais de nivellement de la plate-forme suggèrent à proximité une occupation de la Tène finale.
Cette fouille programmée confirme la complexité de ces sites perchés d’éperon ou de confluence, globalement toujours classés dans la catégorie des sites anhistoriques tant qu’une fouille et des datations par radiocarbone ne viennent pas appuyer la détermination chronologique et fonctionnelle des édifices qui se sont établis sur la plate-forme. L’oppidum de Murat connaît, entre le VIIIe et le Xe siècle, une occupation dense et organisée de sa plate-forme. Un solide habitat en bois sur sablières basses s’y établit sous la forme d’au moins trois bâtiments d’une superficie dépassant les 30 m², l’ensemble étant défendu par un grand fossé oriental et un petit fossé occidental tourné vers le cours aval du Taurion (Figure 1). A la suite d’un important incendie, une nouvelle phase d’occupation se déroule avec l’édification du rempart vitrifié occidental, précédé d’un nouveau fossé plus haut, et le renforcement de la périphérie de la plate-forme, employant également la vitrification des roches. Cette phase induit la réduction de toute l’extrémité occidentale de la plate-forme, qui est désormais réservée à la défense du site. Un point particulier est l’usage qui est fait du bois dans la défense et plus généralement dans l’aménagement du site. Pour les différentes phases d’occupation, le bois et sa calcination est une méthode volontairement employée pour stabiliser les amas de remblais disposés sur les extrémités et les pentes supérieures de l’oppidum.
L’habitat fortifié résidentiel de Murat livre, selon nous, un éclairage saisissant sur les techniques de construction, la mise en défense du site et sur la forme prise par l’habitat. L’organisation spatiale ordonnée est évocatrice d’un pouvoir maîtrisant de bout en bout les moyens de sa mise en œuvre et œuvrant dans le but de défendre et de contrôler la vallée du Taurion. En l’état actuel de nos connaissances, la pauvreté matérielle résiduelle ne permet pas de rattacher ce site à une aire d’influence spécifique.

Responsable de l’opération : Richard Jonvel