Murat

La dernière intervention archéologique de terrain sur l’éperon barré de Murat « Les Tours » (2024)

La campagne 2024 marque la dernière intervention archéologique de terrain sur l’éperon barré de Murat « Les Tours », après une décennie uniquement interrompue entre 2022 et 2023. C’est aussi le début de la troisième autorisation triennale (2024-2026) qui vise à conduire à son terme les analyses et les études des artefacts et écofacts recueillis sur l’éperon, ainsi que ceux du sondage exploratoire au sein de l’aire cimétériale de Murat (48 m²). Les motivations de ce programme scientifique furent de deux ordres. Dans les années 1960, le service vicinal ouvra une carrière de pierraille au sein de l’éperon pour la réfection de la route de Mérignat (D22), depuis la route du Moulin de Murat. Les traces de « calcinations sur les roches », d’une couche de cendre à 1 m sous le niveau du sol actuel et des fragments de meules, d’os, de poteries, de silex taillés furent répertoriés grâce aux observations avisées de l’Association Les Compagnons de la Tour, trois bénévoles archéologues de la région de Bourganeuf qui se questionnèrent dès lors sur l’existence d’une motte féodale. Il s’agit à proprement parler des inventeurs du site, le site n’apparaissant dans aucune publication avant 2013. Cette carrière resta en sommeil jusqu’au milieu des années 1990, marquant une nouvelle décennie d’extraction de pierres entamant à terme 40 % de la plateforme sommitale environ. Le Service régional de l’Archéologie est alerté par un prospecteur bénévole de Murat à la fin des années 2000. Un premier reportage photographique des « terres noires » dans le front de taille de la carrière est effectué à l’hiver 2010, donnant lieu à une première phase d’étude documentaire et topographique de 2011 à 2012. Cette couche d’occupation, à l’aide d’une analyse radiocarbone, fut attribuée aux années 766-892, horizon chronologique confirmée par les rares tessons de poterie accompagnant cette unité stratigraphique. C’est donc dans un contexte d’urgence que tient la motivation première de cette opération archéologique. Par la suite, la confiance des propriétaires du terrain et l’anthropisation constatée du site jusqu’au substratum lors des sondages manuels en tranchée des années 2013-2015, permit d’inscrire pleinement ce site dans la problématique des sites et/ou habitats fortifiés du haut Moyen Âge. Ces travaux bénéficièrent des orientations précédemment fournies par les deux Projets collectifs de Recherche (Morphologies et mutations du castrum – L’exemple du Limousin, Xe-XIVe siècle et Fortifications et résidences des élites du haut Moyen Âge qui, tout en ignorant l’existence de Murat, contribuèrent à fournir un cadre de réflexion. Loin de la convergence heureuse des textes et des multiples castra du sud limousin, le centre est de l’ancien diocèse de Limoges parcouru par la vallée du Thaurion se découvre sur cette thématique pour la première fois avec la fouille de Murat.

 

Plus spécifiquement, la campagne 2024 a permis d’achever la fouille de deux entités périphériques (fig.0) participant à la mise en défense de l’éperon, d’une part le fossé occidental supérieur (secteur 1, 330 m²) et d’autre part le rempart vitrifié ceignant le rebord nord de la plateforme sommitale (secteur 2, 80 m²). Le fossé occidental supérieur (Us 1084) a été exploré une première fois dès la campagne 2013, élément topographique prépondérant de la topographie bouclant la pointe de l’éperon et de la confluence du Thaurion et de La Leyrenne. Il est creusé dans une roche métamorphique gneissique aux faciès hétérogènes, de zones fracturées par de multiples microfailles à des parois d’une extrême dureté. La section dégagée en 2013 avait révélé un fossé en U d’une largeur de 10,70 m à fond accidenté pour une profondeur d’entaille du rocher de 2,40 m côté escarpe (394,54 m NGF), de 0,35 m côté contrescarpe (394,26 m NGF). Ces travaux circonscrits dans le rocher étaient augmentés d’une part par l’élaboration de talus empierrés adjacents donnant à l’escarpe (399, 77 m NGF) une hauteur de 6,20 m depuis le fond et de même manière, une hauteur de 3 m à la contrescarpe. D’autre part, contrescarpe et escarpe étaient marquées à leur base par une entaille droite à travers le rocher, tendant même à une excavation en pied d’escarpe nécessitant à tout assiégeant d’escalader littéralement le rocher. Le remplissage du fossé s’était signalé par son caractère vierge d’artefacts dans un assemblage de terres organiques végétales avec une proportion de pierrailles plus importante en pied d’escarpe. Le fond schisteux argileux par endroit avait formé une croûte indurée suite aux ruissellements durant la phase de fonctionnement, remplissant les interstices rocheux, n’abondant pas non plus en mobilier archéologique.

La gestion des remblais de fouille a condamné par la suite durablement ce secteur, notamment lors d’un premier transect complet du coteau ouest en 2015 permettant de signaler un fossé inférieur (Us 1085), investi en 2016, et toujours aujourd’hui considéré comme stratigraphiquement antérieur à 1084 malgré une analyse radiocarbone contradictoire (Ly 13229, 969-1046).

La campagne 2024 marqua donc la reprise et l’achèvement de la fouille totale du fossé 1084. La première étape fut un décapage mécanique de 3 jours pour en retirer les remblais de fouille et décaper les 0,80 à 1 m de comblement en place et en partie mécanisée, suivie d’une fouille manuelle d’une durée de 13 jours (fig.1). La majeure partie du fossé confirme les conclusions des observations de 2013 modifiant uniquement notre perception initiale du fossé, moins convexe qu’attendu, son gabarit se tenant à un U à fond accidenté et en pente relative (7 %) sur les deux tiers de son tracé depuis le coteau de La Leyrenne (17 m), marqué par un point haut (394,58 m NGF ; fig.2), et une section sud de près de 9 m à 13 % de pente vers le Thaurion 5 (fig.3). Ce segment méridional a été amoindri brutalement lors de l’élargissement de la route au cours de la première moitié du XXe siècle, son dernier pan montrant les traces des fracturations induites par les explosifs du génie de la voirie. C’est dommageable dans le sens où la relation fonctionnelle avec l’éperon rocheux naturel à proximité est perdue. La fouille de la section sud du fossé de barrage (2021) avait montré l’intégration d’un même élément naturel à l’escarpe du fossé. Dans le cas présent, la courbure naissante à la limite méridionale du fossé conservé porterait à croire que l’éperon naturel participa à l’escarpe du fossé 1084.

Le remplissage du fossé confirme son caractère entièrement vierge, une propreté qui n’a révélé qu’un galet lisse (polissoir ?), des résidus informes de terres cuites architecturales de moins de 2 cm de diamètre, un fragment de briques avec le négatif d’une patte de chien ainsi que deux blocs de schiste (taillés ?), tous déposés sur cette couche argileuse indurée mentionnée précédemment. Les extrémités apportent toutefois une précision stratigraphique. À ces endroits marqués par un renfoncement du fossé qui en a favorisé le piégeage, le fond argileux tapissé d’une terre pulvérulente brune était scellé par un lit de pierrailles (Us 1557,1558, 1559) attestant possiblement des travaux engagés pour la réalisation de la levée défensive occidentale, structure marquée par sa vitrification. En effet, dans le remplissage 1559 plus particulièrement (fig.4), et en un seul point de la contrescarpe, des fragments de tegulae associés à des roches vitrifiées de petit gabarit ont été collectés, ainsi qu’un fragment de meules ayant subi une forte chaleur désagrégeant partiellement le faciès granitique. Ce phénomène est attesté pour tous les fragments de meules (La Tène finale) mis au jour dans les zones vitrifiées. Des fragments de poutres calcinées et deux céramiques pris dans ces amas de pierre 1559 donneront, on l’espère, des éléments chronologiques qui nous font défauts sur les structurées fossoyées du site. Enfin, les protections mises en place sur les extrémités ouest des édifices 5 et 1 ont permis, trois ans après leurs premières fouilles, de procéder pour vérification un deuxième nettoyage de cette zone afin de confirmer les dispositions des poteaux jusqu’à l’escarpe. Lors de la dernière campagne (2021), deux creusements isolés avaient été localisés en limite de berme ouest. L’ouverture complète du secteur en 2024 confirme l’isolement de ces creusements, et interrogera pour toujours l’existence d’un potentiel édifice, détruit par le creusement du fossé 1084, les édifices 1 et 5 datés du haut Moyen Âge étant scellés par la levée défensive occidentale. Peut-être ces vestiges sont-ils d’ailleurs la trace d’une occupation plus ancienne arasée par les aménagements médiévaux lato sensu.

Le secteur 2 a été placé dans le prolongement oriental d’une aire de fouille ouverte en 2018 au niveau du coteau nord du promontoire (fig.5), motivée à la suite d’un premier sondage en 2016 (sondage 6) qui avait révélé une amplitude stratigraphique conséquente constituée de plusieurs terres noires, de poutres calcinées et pierres vitrifiées, le tout scellé par une terre hétérogène pulvérulente noire qui avait livré un scodellato de l’empereur Bérenger Ier (Us 1098, 915-924). Il a été décidé de maintenir un terreplein entre les deux zones pour conserver une stratigraphie témoin, dans un contexte d’évaluation des dégâts occasionnés par la carrière que l’on perçoit particulièrement bien sur la figure 5, le bâtiment 3 ayant été partiellement détruit par l’activité contemporaine. Le décapage mécanique a permis de visualiser sur une distance de 9 m un segment entièrement intact du rempart vitrifié, s’ajoutant au 6 m dégagé en 2018, documentant les matériaux mis en œuvre ainsi que le processus de vitrification à travers trois transects stratigraphiques (fig.6). Le remblai pulvérulent orangé 1111, comportant uniquement des artefacts protohistoriques (meules, céramiques), a été creusé depuis le nord sur une soixantaine de centimètres de profondeur et sur plus de 1,30 m de large (Us 1417) pour créer une surface horizontale permettant de disposer un lit de poutres sur lesquelles ont été déposés des amas de pierre (schiste) adjoints de centaines d’esquilles d’os. Un clou et un fer à cheval y ont été également retrouvés. L’ensemble est scellé par un niveau de terres charbonneuses (Us 1098) que l’on aura garde de confondre avec les terres noires 1028 de l’occupation principale. Le rempart s’affranchit de la ligne de crête, son emprise prenant une légère direction nord nord-ouest / sud sud-est, en légère pente donc. En plan, on a pu parfaitement distinguer l’enveloppe organique calcinée (bois d’œuvre), les foyers centraux (cailloux rubéfiés) et les zones de vitrification (violet) se concentrant contre le rebord nord du rempart, déterminant le vent dominant. L’enrochement entre les deux lignes de poutres (supérieures et inférieures) ait particulièrement massif (fig.7). L’enjeu était la stabilisation de la structure durant son inévitable ploiement engendré par la combustion volontaire des poutres, sa stabilité potentiellement fragilisée par ailleurs par une rupture rocheuse d’origine anthropique parcourant tout le pourtour du coteau, front de taille d’un mètre de haut tout au plus et distant de 7 m de la plateforme sommitale. Ainsi, dans le cas présent, le rempart vitrifié pour sa partie reconnue s’intercale entre la zone d’habitat et cette rupture qui devait accroître visuellement comme matériellement le caractère inexpugnable du site. Au terme de cette recherche, les deux lignes de vitrification (ouest et nord) n’ont aucune relation stratigraphique avérée par la fouille. La connexion entre le rempart nord et le talus défensif oriental, où la vitrification n’a pas été employée, reste non documentée par l’archéologie. La profonde entaille constatée en limite est de l’aire de fouille du secteur 2 laisse un doute quant à sa préservation.

 

L’achèvement de la fouille de terrain s’est prêté à un conditionnement définitif des artefacts. Le site aura livré notamment 26 monnaies de l’extrême fin du IXe – premières décennies du Xe siècle, 864 tessons de céramiques dont une petite cinquantaine protohistorique, 638 objets métalliques tous radiographiés dont 23 déjà restaurés (88 stabilisés), près de 7000 restes fauniques, mais aussi 15 fragments de meules de La Tène finale, 10 aiguisoirs, 1 hache polie et une petite dizaine de nucleus en silex, 291 fragments d’amphores et des fragments de tegulae et imbrices principalement dans les zones vitrifiées soit 250 kg de rejets, seuls les céramiques, les objets métalliques et les monnaies pouvant, mais pas tous, se prévaloir d’un dépôt primaire. Il s’agit donc avant tout de pertes résiduelles à la représentativité à interroger avec précaution. Le corpus matériel de Murat précéderait les corpus encore peu étudiés des sites du Dognon (Cantié 1981-1991) et de Drouilles (Gady 2000-2004), datés du XIe siècle au plus tôt qui ont l’intérêt comme Murat, de se situer sous l’emprise comtale marchoise dès le XIe siècle.

 

La campagne a profité également de l’étiage estival du barrage hydroélectrique de la Roche Talamie pour procéder à un nettoyage des vestiges du pont médiéval du moulin de Murat. Les boues accumulées depuis 1931 ont été retirées pour mettre à nu les culées et procéder à un nettoyage sélectif du fourrage du tablier, les pierres de taille résiduelles du parement jonchant le lit de la rivière. Les deux culées sont en pierre granitique installées directement sur la roche entaillée à cet effet (fig.8). La portée du pont mesure 6,10 m pour 2,30 m de large conservée et se place à 1,70 m au-dessus de la ligne d’eau. Les parements de la culée, maintenus sur trois assises, mesurent 0,36 m de haut.

 

La nouvelle triennale vise également à interroger le particularisme de Murat en explorant les sites d’éperon de la vallée du Thaurion. En aval de Murat, les sites du Châtelard (Les Billanges, 87) et de Peyrusse (Châtelus-le-Marcheix, 23) ont été prospectés, deux éperons fortifiés rive droite du Thaurion comportant des ruines maçonnées à l’extrémité d’enceinte au périmètre réduit à moins de 2 ha. Leur apparente notoriété bibliographique, mieux documentés en sources écrites, ne se départent pas d’une situation de profonde méconnaissance quant à leur origine et leur organisation spatiale.

 

Enfin, les vestiges du lieu de culte de Murat mis au jour en 2021 méritaient des comparaisons d’édifices rectangulaires. À cette fin, la chapelle de Champroy (XIVe siècle, commune de Saint-Dizier) répondant à cette typologie a fait l’objet d’un relevé topographique et d’une couverture photographique, des travaux en cours de jointement en ciment recouvrant de précieuses informations (fig.9). La paroisse est fondée vers 1150 par le seigneur de Peyrusse, à la garde des chanoines augustins de Bénévent. Michel Aubrun a remarqué que la région de Bourganeuf concentre une foison de créations paroissiales aux XIᵉ et XIIᵉ siècles à l’instigation des récents établissements religieux. La paroisse de Murat aurait pu apparaître durant cette période, avec une forme architecturale rectangulaire (5,90 m de large) comme à Champroy (10 x 6 m), un modèle reconnu également à Touls-Sainte-Croix (14 x 8,50 m) daté de l’époque mérovingienne au XIe siècle.

 

Ces prospections et la compulsation des corpus mobiliers du secteur seront poursuivies ces deux prochaines années pour explorer la culture matérielle de cette vallée du Thaurion dont Murat est aujourd’hui le point le plus ancien attesté.

Figure 1. Vue générale du secteur 1 en fin de campagne 2024. Vue drone A. Larigauderie

Figure 2. Le tronçon nord du fossé 1084. Vue du nord-ouest

Figure 3. Le tronçon sud du fossé 1084. Vue du sud

Figure 4. Les amas de pierre 1559. Vue du nord-ouest

Figure 5. Vue générale du secteur 2 en cours de fouille. Vue drone d’A. Larigauderie

Figure 6. Le rempart vitrifié du coteau nord en fin de fouille. Vue du sud-est

Figure 7. L’enrochement interne du rempart vitrifié. Vue du nord

Figure 8. Le pont du moulin de Murat sur La Leyrenne. Vue drone A. Larigauderie

Figure 9. La chapelle (paroisse jusqu’en 1837) de Champroy. Vue du nord-ouest

Saint-Dizier Leyrenne (CREUSE). Murat « Les Tours »

Nature de l’opération : fouille programmée ; archéologie du bâti
Période historique :, Haut Moyen Âge, Moyen Âge classique,

Murat, ancien chef-lieu paroissial et seigneurial du comté de la Haute-Marche, est rattaché aujourd’hui à la commune de Saint-Dizier-Leyrenne. Cet habitat est implanté en rebord de plateau à la confluence de La Leyrenne et du Taurion. A une cinquantaine de mètres au nord-ouest des premières habitations, le site étudié occupe l’extrémité de la confluence, dominant d’une trentaine de mètres les deux cours d’eau. Il s’agit d’un promontoire rocheux orienté sud-est/nord-ouest, barré par un profond fossé anthropique, définissant une surface d’environ 1,5 ha dont seule 2500 m² est habitable. La série de huit datations radiocarbones, à défaut d’un mobilier archéologique datant (174 tessons ; 58 objets métalliques ; 1 denier scodellato de Béranger 1er, empereur de 915 à 924) permet de situer l’occupation du site entre la seconde moitié du VIIIe siècle et le IXe siècle de notre ère, pour un abandon au cours du Xe siècle. Quelques amphores de forme Dressel 1B (193 tessons) dans les remblais de nivellement de la plate-forme suggèrent à proximité une occupation de la Tène finale.
Cette fouille programmée confirme la complexité de ces sites perchés d’éperon ou de confluence, globalement toujours classés dans la catégorie des sites anhistoriques tant qu’une fouille et des datations par radiocarbone ne viennent pas appuyer la détermination chronologique et fonctionnelle des édifices qui se sont établis sur la plate-forme. L’oppidum de Murat connaît, entre le VIIIe et le Xe siècle, une occupation dense et organisée de sa plate-forme. Un solide habitat en bois sur sablières basses s’y établit sous la forme d’au moins trois bâtiments d’une superficie dépassant les 30 m², l’ensemble étant défendu par un grand fossé oriental et un petit fossé occidental tourné vers le cours aval du Taurion (Figure 1). A la suite d’un important incendie, une nouvelle phase d’occupation se déroule avec l’édification du rempart vitrifié occidental, précédé d’un nouveau fossé plus haut, et le renforcement de la périphérie de la plate-forme, employant également la vitrification des roches. Cette phase induit la réduction de toute l’extrémité occidentale de la plate-forme, qui est désormais réservée à la défense du site. Un point particulier est l’usage qui est fait du bois dans la défense et plus généralement dans l’aménagement du site. Pour les différentes phases d’occupation, le bois et sa calcination est une méthode volontairement employée pour stabiliser les amas de remblais disposés sur les extrémités et les pentes supérieures de l’oppidum.
L’habitat fortifié résidentiel de Murat livre, selon nous, un éclairage saisissant sur les techniques de construction, la mise en défense du site et sur la forme prise par l’habitat. L’organisation spatiale ordonnée est évocatrice d’un pouvoir maîtrisant de bout en bout les moyens de sa mise en œuvre et œuvrant dans le but de défendre et de contrôler la vallée du Taurion. En l’état actuel de nos connaissances, la pauvreté matérielle résiduelle ne permet pas de rattacher ce site à une aire d’influence spécifique.

Responsable de l’opération : Richard Jonvel

Sondages et diagnostics archéologiques

Les Mottes 2021

A quelques kilomètres de La Courtine (Creuse), nous avons cinq buttes (figure), distantes les unes des autres de quelques dizaines de mètres avec un écartement maximum de 105 m, sur une superficie inférieure à 1,5 ha. Ces structures de terre, recensées comme des « tertres », atteignent entre 1 et 5 m de hauteur.
A aucun moment de la période médiévale, le nom des Mottes n’apparaît dans les titres parvenus jusqu’à nous. Celui de Chirouze, siège d’un archiprêtré, a prévalu pour désigner un territoire presque exclusivement occupé par une vaste forêt, incluant le site des Mottes et frontalière de celle de Châteauvert, laquelle abritait le principal château médiéval de la région.
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archéogéographie et géographie historique

« L’archéogéographie des territoires de l’Oise (2024)

Le CAHMER accompagne depuis 1995 un programme d’études archéogéographiques des territoires de l’Oise. La méthode croise la prospection à vue, l’étude de la documentation de géographie historique en archives (documents écrits et planimétriques) et les autres sources (LiDAR, enquête orale, orthophotographie, archéologie monumentale…). La campagne 2024 s’est concentrée sur sept communes : Baron, Chantilly, Nanteuil-le-Haudouin, Rhuis, Rully, Senlis et Villeneuve-sur-Verberie. La campagne s’est faite cette année en collaboration avec les sociétés savantes locales comme la Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis, Histoire et Archéologie de Nanteuil, les Amis du prieuré de Bray, avec le Parc Naturel régional Oise-Pays-de-France, avec Aquilon, bureau d’études spécialisé en monuments historiques et archéologie et avec l’École nationale supérieure de Paysage (Versailles). Le CAHMER possède également son siège social dans l’Oise à Compiègne et sa bibliothèque à Senlis. La restitution des recherches isariennes se fait au moyen de publications d’articles scientifiques et/ou de conférences à destination du grand public :

Recherches en cours

« Prospection terrestre en forêt de Chantilly au moyen d’un relevé LiDAR » (PNR Oise Pays-de-France dir. ) ;

« Baron, étude archéogéographique » (Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis) ;

« Le jardin à la française du château de Nanteuil-le-Haudouin » (Histoire et archéologie de Nanteuil) ;

Publications 

« Le terroir de Rouanne (Oise), Nanteuil-le-Haudouin (Oise), Boves (Somme), Grandmont (Haute-Vienne) », in « Fouiller le Moyen Âge, miscellanées offertes à Philippe Racinet, professeur d’Histoire et d’archéologie médiévales à l’Université de Picardie Jules Verne », Histoire médiévale et archéologie vol 37, Compiègne, 2024, p. 17-34

« Une commune, trois paroisses aux confins du Pays de Senlis et du Valois » et « Les communications à Rully » in Le Prieuré de Bray-sur-Aunette, son territoire, et son histoire, de l’Antiquité à nos jours, ouvrage collectif sous la direction de N. Bilot, Les Amis du Prieuré de Bray, Rully, 18 octobre 2024, 236 p.

Conférences/visites 

« Des fortifications collectives inconnues : Villeneuve-sur-Verberie et Nanteuil-le Haudouin » (février 2024, Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis) ;

« Histoire du vélodrome de Senlis, contribution à l’année olympique », (avril 2024, avec G. Bodin, Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis) ;

Visite commentée à Rhuis « Atlas des Paysages, la Vallée de l’Oise, de Compiègne à Senlis » (avril 2024, École nationale supérieure de Paysage dir.) ;

« Le patrimoine des réseaux et des communications à Senlis » (Randonnée du patrimoine, septembre 2024 Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis) ;

« Le terroir de Rully et Bray des origines à la fin du Moyen Âge » (octobre 2024, Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis) ;


Nanteuil-le-Haudouin

En collaboration avec l’association Histoire et Archéologie de Nanteuil, une opération d’archéogéographie et de géographie historique s’est achevée en 2022. L’objectif était de reconstituer l’aspect et le fonctionnement du territoire monastique du prieuré de Nanteuil au Moyen Âge. Une première approche a été publiée dès 2019 :

« Le prieuré clunisien ND et Saint-Babylas de Nanteuil le Haudouin (Oise) (fin XIe fin XVIIIe siècles) Histoire et archéologie », Philippe Racinet dir., Revue Archéologique de Picardie, n° spécial 33, 2018, janvier 2019.

Un étude plus complète est en ligne depuis le 22/02/2023sur le site academia.edu : Régis Moreau et Jean-Marc Popineau : L’espace vivrier du prieuré de Nanteuil-le-Haudouin (Oise, Hauts-de-France) Archéogéographie d’un territoire monastique médiéval. Disponible sur :

https://www.academia.edu/97330669/

La suite du programme s’oriente vers l’étude archéogéographique du territoire de la seigneurie de Nanteuil-le-Haudouin dans le bourg et ses environs, là aussi pour comprendre le fonctionnement et l’impact de la seigneurie sur son territoire proche au Moyen Âge. Un des aspects de l’opération est le dégagement des sous-sols du château de Nanteuil, rasé à la Révolution, et la reconstitution 3D de l’édifice.

Une synthèse des découvertes archéologiques sur le territoire de Nanteuil-le-Haudouin depuis le XIXe siècle a également été effectuée et publiée en 2023 :

Régis Moreau et Jean-Marc Popineau « Les apports de l’archéologie à l’histoire de Nanteuil-le-Haudouin » Hist&A n° 4, Nanteuil-le-Haudouin, janvier 2024, p. 167-199.

Le pont-bonde du Vivier aux Moines (XIVe siècle), gestion des ressources hydrauliques par les bénédictins de Nanteuil

Senlis

Un étude historique et d’archéologie du bâti de l’hôtel de ville de Senlis, en collaboration avec la Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis, a été achevée en 2023. L’hôtel de ville de Senlis, dont le plan primitif a été modifié par des adjonctions faites à différentes époques, se présente aujourd’hui comme un bâtiment d’apparence plutôt modeste, surtout si on le compare à d’autres édifices civils construits ou reconstruits à la même période, celle du gothique flamboyant, comme les mairies de Compiègne ou de Noyon. Cela explique sans doute le peu d’intérêt qu’il a pu susciter jusqu’alors chez les historiens, dans une ville par ailleurs si riche en monuments d’exception. Or, cet hôtel de ville est, en même temps, le symbole de huit siècles et demi d’implication des habitants de Senlis dans la vie municipale depuis l’établissement de la commune en 1173. Construction, reconstructions et extensions témoignent aussi des vocations multiples de ce bâtiment qui fut tout à la fois un lieu de politique et de commerce, d’administration et de justice, et bien plus encore.

Pour reconstituer l’histoire de l’hôtel de ville de Senlis, il a fallu remonter jusqu’à l’origine de la commune, au XIIe siècle. C’est en effet, en 1173, qu’une charte communale, sur le modèle de celles de Soissons et de Compiègne, fut accordée aux habitants par le roi Louis VII le Jeune. L’étude du bâti a permis de constater que de nombreuses parties de l’édifice remontent au XVe siècle.

Cette étude a été publiée en 2023 :

Arnaud Martinec, Jean-Marc Popineau, “Histoire de l’hôtel de ville de Senlis”, Compte-rendus et Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis 2018-2020, Senlis, 2023, p. 39-59.

Une tour d’escalier (XVe siècle) de l’hôtel de ville de Senlis

Chamant

Un site antique des environs de Senlis, découvert il y a fort longtemps et dont les ruines mystérieuses sont encore visibles des promeneurs attentifs en forêt d’Halatte, soulève bien des interrogations. Le site attirant les convoitises des fouilleurs clandestins armés de détecteurs de métaux, il nous a apparu intéressant de faire le point sur les études que ces ruines ont suscitées par le passé et d’émettre quelques hypothèses quant à sa nature avant que de plus importantes perturbations ne surviennent.

Les études, très fragmentaires et les rapports très succincts ne permettent pas d’infirmer ou de confirmer les diverses hypothèses émises par les fouilleurs (four de verrier ou de potier, atelier de cloutier, temple, camp fortifié, tour, usage domestique…). Cependant, il se dégage quelques grandes lignes quand on les confronte à la prospection au sol. Il semble en effet se dessiner (mais seuls des sondages soigneusement ciblés pourraient le confirmer) un bâtiment de près de 50 m de long cloisonné en trois pièces au moins et ouvert en son centre par au moins une porte à piédroits orientée vers le sud-sud-est. Ce long bâtiment semble doté de deux appendices formant comme une cour en trapèze s’évasant vers l’est-sud-est. Une dépression au milieu de la cour, dans l’axe du bâtiment, évoque un bassin tandis qu’une grosse pierre taillée évoque une demi-margelle. Un dallage de grès en façade côté cour est peut-être le résultat d’une seconde campagne de travaux.

Le bâtiment se trouve dans la partie occidentale d’un vaste enclos trapézoïdal d’environ 9500 m² orienté NNW-SSE que clôture de gros blocs calcaires formant deux parements, calés avec de plus petites pierres.

La synthèse a été publiée en 2023 :

Jean-Marc Popineau, “Le site antique de Chamant « Bois-de-l’Évêché-de-Senlis », un nouveau regard. Un site fossilisé par la forêt confronté aux observations de la fouille et de la prospection au sol”. Compte-rendus et Mémoires de la Société d’Histoire et d’Archéologie de Senlis 2018-2020, Senlis, 2023, p.11-29.

Vestige d’enceinte en blocs calcaire entourant la cour du site antique de Chamant – Bois de l’Evêché de Senlis

Villeneuve-sur-Verberie

Dans le cadre du PCR Les places fortes des Hauts-de-France, porté par la DRAC Hauts-de-France, Pôle Patrimoines et Architecture, Service régional de l’Archéologie, une étude de la fortification rurale de Villeneuve-sur-Verberie a été mise en ligne fin 2022.

Le phénomène des fortifications rurales collectives a rarement été abordé pour le département de l’Oise. La plupart des études sur ce sujet concernent des régions plus méridionales. Pourtant, dans l’Oise, des indices laissent supposer que c’est un phénomène beaucoup plus répandu que ce que l’on croyait jusqu’à présent et qu’un grand bouleversement du paysage a eu lieu au XIIe siècle. Dans le pays de Senlis et le Valois, un simple regard sur le plan de la Gruerie de Nanteuil dressé en 1609 nous en montre des indices explicites autour de nombreux villages. C’est pourquoi l’étude approfondie d’une ville neuve, Villeneuve-sur-Verberie, dans l’arrondissement de Senlis, créée au XIIe siècle probablement par le roi de France en bordure de son domaine royal, dépourvue de tout château, a pu, à travers un ensemble d’indice assez ténus, apporter d’intéressants renseignement sur une fortification rurale collective totalement passée inaperçue jusqu’à présent.

Villeneuve-sur Verberie est probablement fondée par le roi vers 1140, un prévôt existe en 1171, l’église est rebâtie vers 1185, Philippe Auguste y possède des biens en 1204 et 1215, mais rien ne vient indiquer l’existence de remparts ou de défenses quelconques, sauf peut-être les chicanes du plan urbain. Cependant, la fin de la situation de confins du domaine royal avec l’annexion royale du comté du Valois entraîne le désintérêt de la monarchie pour cette ville neuve et sa cession a un puissant seigneur fidèle à la Couronne, entre 1270 et 1285.

Il est possible que, dépourvu de la protection royale et ne possédant pas de château où se réfugier, les habitants de Villeneuve, peut-être rassemblés en commune depuis 1200, décident d’édifier des fortifications collectives. Les privilèges sont effectifs en 1332 et en 1340, une maison manoriale semble être édifiée à la fin du XIVe siècle et tout un réseau de souterrains – peut-être refuges – et de galeries de fuite présente des caractéristiques architecturales attribuables à tout le XVe siècle ou peut-être même au XVIe siècle, il est impossible de préciser davantage. La mis en défense serait donc à relier aux crises de la fin du Moyen Âge. Ce qui est sûr, c’est que le pouvoir royal décide la destruction des remparts en 1431. Les souterrains ont peut-être été épargnés ou bien ils ont été conçus postérieurement, au moment des guerres de religion, pour compenser la destruction des remparts.

Villeneuve-sur-Verberie, carrefour de galeries de communications et de souterrains de fuite

L’étude a été mise en ligne :

Jean-Marc Popineau, « Une enceinte villageoise médiévale dans le domaine royal : Villeneuve-sur Verberie », PCR Les places fortes des Hauts-de-France, Rapport de la deuxième année de la triennale 2020-2022, sous la direction de Thomas BYHET, DRAC Hauts-de-France, Pôle Patrimoines et Architecture, Service régional de l’Archéologie 1-3 rue du Lombard 59041 Lille cedex, 2022.

Boves

Bilan scientifique 2022 – site castral de Boves (Somme)

La fouille archéologique pluriannuelle du site castral de Boves a mené en 2022 sa trente-sixième campagne de terrain. Elle s’est déroulée du 30 mai au 2 juillet dans des conditions météorologiques favorables, parfois caniculaires, très différentes de l’ambiance pluvieuse de 2021. La campagne 2022 a porté sur une surface de 1001 m² à travers l’ouverture de quatre secteurs sous la direction de quatre responsables de secteur (figure 1). Une équipe d’une quarantaine d’étudiants a participé à cette campagne. Depuis 2014, la première enceinte ou cour basse du château de Boves fait l’objet d’investigations archéologiques. Le secteur 1 de l’Aire IV d’une superficie de 3571 m² a majoritairement été investi par les neuf campagnes précédentes. Cette année a permis d’amorcer la réduction progressive des aires de fouille encore actives dans ce périmètre. Au terme de ce premier secteur de fouille dans la première enceinte du château, le terme « basse-cour » n’apparaît plus approprié. La cour basse étudiée alterne des phases de connexion et de déconnexion avec la cour palatiale puis seigneuriale entre le Xᵉ et le XIIᵉ siècle ; la « basse-cour » de l’image d’Épinal semble naître au moment où l’occupation s’y estompe. Au XIIIᵉ siècle, la place est vide alors même que la vie seigneuriale et la seigneurie de Boves apparaissent dans leur plus grande vigueur. Avant cette période, l’occupation de la cour basse est dense, organisée à travers un réseau de voiries et de cours, qui dessert des bâtiments sur poteaux de grands gabarits laissant entendre des étages. Le mobilier archéologique d’une grande variété offre des correspondances typologiques avec la haute cour. Les distinctions sont subtiles et nécessitent des analyses approfondies pour préciser les différences entre les deux espaces. Mais on reste sur une idée encore bien incertaine sur l’évolution de ce quartier médiéval. Les plans complets d’édifice sont encore rares et on évolue au sein d’un habitat dont on ne maîtrise pas encore les limites.

Le secteur Bâtiment 2 (figure 2), ouvert depuis 2014, a vu s’achever la fouille d’un vaste bâtiment de vannage de 176 m² (phase A). Il se compose d’une halle de plain-pied avec dans le vaisseau central une mezzanine. La spécificité des restes organiques conservées in situ, des centaines de milliers de grains céréaliers, a motivé dès 2020 la mise en œuvre d’un carroyage formant 420 carrés de 0,50 m de côté divisé en quart à destination d’un géoréférencement précis des artefacts et des prélèvements d’un peu plus de 4000 L de sédiments. Les données carpologiques se présentent ici sous la forme de grains carbonisés d’une conservation exceptionnelle, bien loin de l’état des lots minéralisés recueillis sur la plate-forme, objets d’une première thèse (Preiss 2011). Cette stratégie de fouille a largement servi l’étude rigoureuse des neuf états de terres noires et préparations crayeuses déterminés à travers les sept pièces du bâtiment 2. La disposition des zones de chauffe, des cloisons mobiles, des fosses dépotoirs et des centaines de trous de piquets complètent le panorama de l’organisation interne de l’édifice. Toutes les datations convergent vers le Xe siècle avec un abandon situé entre 990 et 1020 de notre ère. L’emprise de l’édifice se superpose à une cuvette argileuse qui sera l’objet des investigations de 2023 car le caractère uniquement naturel de cette « dépression » se pose.

Le secteur Tour, à l’est du bâtiment 2, correspond au bâtiment 14 qui paraît piloter, selon la fenêtre archéologique actuelle, l’organisation du quartier médiéval. L’édifice sur fondation en pierre d’1,10 / 1,30 m de large est partiellement reconnue en raison de son extension hors de l’aire de fouille. Ses deux sols intérieurs n’ont apporté aucune information sur l’usage de cet édifice qui pourrait être une tour au sein de l’enceinte. Une cour soigneusement réalisée en galets de rivière et cailloutis de craie s’étend au nord de cet édifice. La pérennité de celui-ci est confirmée par les 0,80 m de sols successifs qui s’adossent à l’encontre de la fondation du bâtiment 14, ces couches remontant au plus tôt actuellement à la seconde moitié du Xᵉ siècle. On constate d’ailleurs que les bâtiments 2 et 14 sont légèrement orientés différemment, malgré leur accolement. Cet édifice a la particularité par rapport aux édifices de la phase A, le bâtiment 2 en étant le seul reconnu complètement, de survivre à une importante phase de nivellement du terrain qui se traduit par un apport en milliers de m3 de matériaux crayeux (phase B1). L’occupation primitive se voit ainsi effacée du paysage, à l’exception du bâtiment 14, mais pas des mémoires (phase B). En effet, la cour du bâtiment 14 est employée à desservir de nouveaux édifices qui ne rompent ni les axes de circulation antérieurs ni la disposition générale des précédentes constructions. La phase B1 correspond donc à un évènement extrêmement rapide, avec maintien de la population fine connaisseuse du terrain. L’évènement se situerait vers les décennies 1020 – 1030. L’hypothèse actuelle est d’associer cet évènement majeur avec la réalisation du fossé défensif de la motte castrale. Le phénomène est unique et marque probablement une étape importante dans l’organisation du château. C’est la première fois, à travers les vestiges rencontrés dans la cour basse, que la présence du château se fait remarquer. Le bâtiment 14 est abandonné au plus tard au XIIIᵉ siècle, les remblais issus de sa récupération minutieuse sont recouverts par un nouveau réseau de voirie (phase D) dont de belles ornières ont été mises au jour cette année.
Les secteurs Bâtiment 2 et Tour recouvrent une première aire d’ensilage qui regroupe actuellement une dizaine de silos (phase A1). Son importance et la nature de l’habitat qui l’accompagne ne sont pas encore bien comprises. En revanche, sa structuration se perfectionne ultérieurement sous la forme d’un parcellaire rayonnant autour du bâtiment 2. En 2022, le secteur Sud, de 110 m² environ, a permis de circonscrire la troisième parcelle de ce type observée uniquement entre les bâtiments 2 et14 au nord et les puits et ouvertures de carrières au sud. Ces trois parcelles comptabilisent à ce jour 80 silos. Une dizaine de silos ont pu être fouillés entre les secteurs Tour et Sud. Les profils sont majoritairement cylindriques pour des profondeurs dépassant majoritairement 1,20 m. Les remplissages sont de deux types, diamétralement opposés. La majorité offre un remplissage crayeux vierge de tout mobilier. On les associe volontiers à des abandons suivis d’une nouvelle réalisation, parfois recoupant le précédent creusement. Une minorité est employée comme fosse dépotoir où le mobilier métallique, appartenant au domaine équestre et militaire, est particulièrement bien représenté.
Ce secteur Sud a la particularité de se situer sur une surélévation du plateau crayeux, ayant favorisé l’érosion des sols, que ce soit naturellement ou volontairement. Mais l’abaissement progressif du terrain vers l’est a permis, à cet endroit du secteur (ouvert depuis 2014), la préservation de quelques surfaces de circulation dont l’extension s’améliore toujours un peu plus vers l’est. L’aire d’ensilage (phase A) fait place à des fonds de cabane et des édifices sur poteaux (phases B, C) recoupant le remplissage des silos. Quelques soles foyères permettent de situer quelques intérieurs d’édifices. Toutefois, ces données restent encore fragmentaires, loin de la qualité des terres noires des édifices plus au nord ou plus au sud. Tous ces vestiges, dont les fourchettes chronologiques annoncent un abandon au plus tard vers 1150, sont recouverts par des remblais de terres grises détritiques (restes fauniques). Celles-ci marquent un arrêt brutal de l’occupation en corrélation avec la mise en place du nouveau réseau de chemin évoqué. Le mobilier céramique est d’une très grande pauvreté, les tessons du XIIIᵉ siècle ne dépassant pas la centaine de fragments recensés, période transitoire se poursuivant tout au long du XIVᵉ siècle. C’est l’érection du château des Ducs de Lorraine qui favorise un nouvel aménagement au sein de la cour basse. Une rampe d’accès est mise en œuvre pour desservir le nouveau châtelet, branchée directement sur la voirie médiévale comme on a pu le constater cette année, avec un recouvrement partiel. Cette nouvelle cour libre de construction à proximité du châtelet est modifiée tardivement, au cours de la seconde moitié du XVIᵉ siècle. Une défense avancée en forme d’éperon est élevée en débord sur les voiries existantes. La voirie centrale devient alors inutilisable. Les deux maçonneries à pan coupé que l’on suit depuis la contrescarpe du fossé de la motte, se rejoignent pour ne former qu’une seule maçonnerie annonçant une porte, qui échappe de peu à l’aire de fouille actuelle. Ce phénomène marque la troisième et dernière influence du château sur sa cour basse.
Le secteur Nord a largement été délaissé jusqu’en 2018, convaincu que nous étions de la totale inexistence d’une occupation au pied de la motte secondaire faisant suite aux repérages de 2012, puis 2014. L’imposant remblaiement évoqué ci-dessous explique ce premier jugement que les dernières campagnes ont largement contredites. La motte secondaire est érigée au moment où l’occupation de la cour basse s’estompe, vers le milieu du XIIᵉ siècle. Sa construction pourrait être associée au nouveau château des sires de Boves construits à la même époque. Son emprise recouvre en tout cas les occupations structurées des phases A et B. Le doute subsiste pour la phase C où une coexistence est tout à fait envisageable, la difficulté résultant des données encore éparses conservées pour cette phase. Les bâtiments 15 (phase A) et 16 (phase B) en cours de fouille en 2022 livrent des plans tout à fait comparables aux édifices plus au sud, et s’étendant sous la motte secondaire (plus de 100 m²). Il s’agit d’édifices sur poteaux plantés avec des séries de sols de terres noires bien préservées. On observe un plus grand dépôt d’artefacts abandonnés sur ces sols, des aiguisoirs, des poinçons, des lames de couteaux. Ces deux édifices semblent contemporains de deux latrines entièrement fouillées cette année, mesurant 2,80 m de profondeur. Une des deux a révélé un grand nombre de fragments de verrerie globulaire à filets de verre sur la panse et des poteries archéologiquement complètes, avec même une oule entière datée Xᵉ-XIᵉ siècle. Une petite placette piquetée d’au moins 120 trous de piquets, répartis de part et d’autre à ce qui s’apparente à une sablière débouchant sur une des sablières, s’étend au sud des deux latrines. Au-delà, quelques trous de poteaux laissent entendre un nouvel édifice qui s’étendrait à l’ouest des bâtiments 15 et 16.
Enfin, de nouveaux indices remettent en cause l’idée que les fonds de cabane apparaîtraient dans un second temps. Si ce jugement est pertinent au sud des bâtiments 2 et 14, il s’avère que des fonds de cabane entrent dans le panel des constructions dès la phase A, au nord. En effet, trois structures de ce type sont aujourd’hui distinctement identifiées. Il ne s’agit pas des plus importantes des 13 dénombrés en termes de surface mais elles s’organisent de manière bien différente de celles plus au sud. Par ailleurs, ces fonds de cabane ne recoupent pas de silos, autre différence notoire. Mais comme pour les silos de la phase A plus au sud, les remplissages sont diamétralement opposés : soit tout en matériaux crayeux vierge de mobilier soit employé comme fosse dépotoir. On attend avec intérêt le résultat des études comparatives du mobilier pour confirmer les chronologies envisagées et les différents usages constatés, notamment après abandon de la fonction primaire de la structure.
De manière générale, la campagne 2022 confirme l’exceptionnelle préservation des couches archéologiques retraçant du Xᵉ au XIIᵉ siècle l’habitat structuré qui se développe au pied de la motte. On peut parler désormais parler d’un quartier où la population se maintient durant deux siècles. Les périodes plus récentes sont mises en lumière à travers une stratigraphie plus segmentée, associée à des lots mobiliers bien plus pauvres. Mais tous ces éléments apportent des données matérielles inédites sur les fonctions de cet espace à travers le temps, que l’on suppose parfois en lien avec des évènements au château mais pas de manière systématique.

RECHERCHES PLURIDISCIPLINAIRES SUR LE SITE CASTRAL ET PRIORAL DE BOVES (SOMME)

Situation géographique

La motte castrale de Boves est un site de défense aux portes d’Amiens. Située à  8 km au sud-est, à  la confluence de la vallée de l’Avre et de la Noye, cette forteresse est barrée par un puissant fossé. Sans équivalent, cette résidence aristocratique fortifiée et siège de pouvoir, est fondée et tenue pendant quatre siècles par les ambitieux seigneurs de Boves.

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Les atouts majeurs de ce site

Ce site constitue un ensemble exceptionnel qui allie d’importantes sources documentaires à  une longue chronologie d’occupation (Xe-XVIe siècle) et à  un état des vestiges peu souvent rencontré en France. Ces éléments ainsi que l’ampleur de la stratigraphie et la présence d’une occupation ancienne sont, en effet, rarement associés sur les sites castraux et permettent d’analyser finement le processus de mise en place et d’évolution du siège d’une importante seigneurie. Trois raisons principales font de Boves un site de très grand intérêt. Tout d’abord, la stratigraphie de type urbain, à  la fois complexe et dense, permet une datation interne fine, ce qui est exceptionnel, en particulier pour les périodes anciennes. Ensuite, on connaît le type d’occupation, une résidence aristocratique, qui reste le même du IXe à  la fin du XVIe siècle. Enfin, le chantier ne cesse de livrer un mobilier abondant, riche et très diversifié.

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Pour les phases anciennes, la richesse et la diversité du mobilier, la grandeur des bâtiments et la taille des structures (silos, caves, poteaux) indiquent un site résidentiel à  statut nettement privilégié et à  très forte densité d’occupation. L’implantation d’une résidence aristocratique sur une butte anthropique, au moins aménagée à  cette occasion, au début du Xe siècle, est suffisamment rare pour mériter l’attention des archéologues et des historiens, tout en fournissant des éléments pour réévaluer la chronologie de l’apparition et du développement des châteaux en Picardie.

 

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Sur le plan historique, il s’agit de compléter la thèse soutenue en 2003 sur les seigneurs de Boves (Xe – XIIIe siècle) en travaillant sur l’aire d’intervention du lignage de Coucy. Ce vaste territoire (1900 km2) est relativement homogène car constitué sur la base de trois anciennes seigneuries contiguës (Coucy, Marle et La Fère). Outre les trois forteresses principales, il compte sept places fortes secondaires, dont deux au moins antérieures au XIIIe siècle, une dizaine de monastères et une douzaine de villae. Les seigneuries et les monastères insérés dans cette zone d’influence sont en relation avec les grands ensembles politiques et économiques riverains : les évêchés de Soissons, de Noyon, de Laon et, dans une moindre mesure, de Reims, les lignages de Rozoy, de Pierrepont-Montaigu et de Roucy, le comté de Vermandois et le domaine royal. Par ailleurs et surtout, une grande recherche est engagée, dans le cadre d’une thèse, sur le château et la seigneurie de Boves entre la fin du XIIIe et la fin du XVIe siècle, qui viendra combler un vide scientifique important avec une documentation historique particulièrement abondante, tant dans les dépôts d’archives picards que dans ceux de Lorraine.

Une fouille programmée depuis 1996…

Cette fouille bénéficie de l’appui financier de

  • l’État (ministères de la Culture et de la Recherche)

  • des collectivités territoriales (Conseil Régional de Picardie, Conseils généraux de l’Aisne, de l’Oise et de la Somme, et d’Amiens Métropole).

Plusieurs centres de recherche spécialisés collaborent à  cette approche pluridisciplinaire : le laboratoire d’archéozoologie et de carpologie de Compiègne (CRAVO), le centre de datation par le radiocarbone de l’Université de Lyon II, Archéolabs…

En parallèle et sur le plan pratique, le site castral de Boves est devenu depuis 1996 un chantier-école accueillant, chaque année et pendant deux mois, une vingtaine de stagiaires issus de la plupart des universités françaises. L’encadrement sur le terrain et l’enregistrement des données, sont assurés par une équipe bénévole hautement qualifiée.

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Bibliographie

Le programme de recherche fait l’objet de rapports scientifiques annuels et de DFS trisannuels déposés au Service régional de l’Archéologie de Picardie. Plusieurs publications ont été réalisées.

Ph. RACINET (coord.), « Le site castral et prioral de Boves du Xe au XVIIe siècle, Bilan des recherches 1996-2000 », Revue Archéologique de Picardie, n°spécial 20, 2002.

« 1000 ans d’architecture dans le château de Boves, la motte castrale de Boves, résidence aristocratique et siège de pouvoir », Archéologia, n°414, septembre 2004, pp. 37-49.

Ph. RACINET, « Un lieu de pouvoir exceptionnel aux portes d’Amiens : Boves (Xe-XIIe siècles) », Les lieux de pouvoirs au Moyen Âge en Normandie et sur ses marges, table rondes du CRAHM, Caen, 2006, pp. 119-148.

Ph. RACINET (coord.), « Le site castral de Boves du Xe au XVIIe siècle (Somme). Bilan des recherches archéologiques 2001-2006 », Revue Archéologique de Picardie, n°1/2, 2008.

Grandmont

Abbaye de Grandmont, com. Saint-Sylvestre, Haute-Vienne. Synthèse de l’opération de 2025

 

Sous la cour de cloître, le mur, fouillé en 2024 et considéré comme antérieur à l’installation des
frères, a fait l’objet d’une datation par radiocarbone. Le résultat est sans appel avec un âge calibré de
584 à 658 ap. J.-C. Une structure de même nature (l. 2 m) a été retrouvée sous la galerie sud, à une forte
profondeur (fig. 1). Dans l’attente des nouvelles datations, plusieurs hypothèses sont envisagées : une
structure de terrassement du flanc sud du promontoire mais une terrasse n’est souvent parementée
que d’un côté ; le témoignage d’un premier monastère mais cela impliquerait un vaste exhaussement
du terrain ; le vestige d’une occupation antérieure. Si cette dernière est vérifiée, nous aurions une
occupation alto-médiévale plus importante que celle envisagée jusqu’alors.
Concernant le monastère médiéval, la confrontation des données issues du contexte historique, du
terrain et de l’étude du mobilier lapidaire (A. Ybert et Th. Derory), qui s’avèrent encore non
concordantes, amène à proposer une chronologie provisoire et consensuelle :
– construction de l’état I du chevet dès l’arrivée des religieux qui s’installent au nord (1124-1130) ;
– poursuite de la construction de l’église attestée par les textes (1160-1180) ;
– fin de la construction de l’église par la partie ouest, avec le portail s’il peut être daté de vers 1190 ;
– construction du gros oeuvre des trois nouvelles ailes du monastère au sud de l’église (1190-1210) ;
– aménagement du cloître et du portail du réfectoire (1210-1220).
Le démontage d’une partie du dallage dans l’angle sud-ouest de la cour du cloître a permis de
retrouver la poursuite de la canalisation venant du bassin central. Elle ne semble pas avoir alimenté
un lavabo, comme supposé, mais certainement le bâtiment ouest et peut-être la cuisine, placée
« normalement » dans l’angle sud-ouest du carré claustral. Sous les couches de nivellement du
dallage, trois dalles pourraient être le vestige d’un ancien pavage de la cour.
Un sondage perpendiculaire à l’axe de la galerie ouest a confirmé l’absence de sépulture et montré
que les fondations du mur bahut et du bâtiment ouest étaient uniquement renforcées au niveau de la
retombée de la voûte du cloître. En revanche, le mur gouttereau nord du bâtiment sud s’appuie sur
une puissante fondation et le mur bahut sud dispose d’une profonde semelle débordante, ce qui
montre la volonté des constructeurs de bien asseoir ces constructions dans un terrain terrassé à ce
niveau.
L’élargissement du sondage de 2024 dans l’angle sud-ouest du cloître a permis de faire une
découverte insolite sous le dernier dallage, non loin du portail du réfectoire. Une fosse contenait un
ensemble de deux moules à cloche brisés (fig. 2). Leur taille réduite fait penser aux heures de la vie
quotidienne plutôt qu’à la sonnerie de l’église.

Au sud-est du cloître, le pilier d’angle est une structure massive de plan carré. Sa date de
construction n’est pas contemporaine de la mise en place originelle du cloître (début XIIIe siècle). En
effet, le « dosseret » ouest s’inscrit dans la continuité de la réfection du mur bahut sud, ce qui
indiquerait que le pilier a été repris en même temps que cette partie orientale du mur.
Dans la partie orientale du bâtiment sud, les vestiges du mur sud ont livré les traces d’une nouvelle
fenêtre ébrasée, confirmant l’hypothèse d’un réfectoire. Cet espace est équipé d’un beau dallage
moderne (fig. 3). A l’angle nord-est, plusieurs dalles, de plus larges dimensions et porteuses d’un
décor gravé, forment l’entrée de la salle, une fois passé la porte ménagée dans le mur nord. Parmi
elles, signalons deux grandes portant la date de « 1659 » et une rectangulaire ornée d’armoiries. La
date correspond à l’abbatiat d’Antoine de Chavaroche (1654-1677). La présence de ce décor peut faire
penser à la réfection de la partie orientale du bâtiment sud pour en faire un logement de l’abbé,
travaux certainement contemporains de l’abandon du réfectoire commun.
L’étude céramologique (B. Véquaud, Inrap) montre que l’essentiel du mobilier renvoie à la période
comprise entre la seconde moitié du XVIIe siècle et la première moitié du XVIIIe siècle. Plusieurs zones
abordées cette année semblent avoir subi de grands aménagements à cette époque : parties orientales
de l’aile et du mur bahut sud, dallage des galeries sud et ouest, dallage périphérique de la cour de
cloître… Il convient de rechercher dans les sources écrites les traces de cette forte activité constructrice
et ses raisons : est-ce lié aux destructions causées par les troubles religieux de la fin du XVIe siècle
et/ou aux efforts de redressement constatés au siècle suivant ?
Le secteur occidental de la plate-forme sud-ouest est coupé en deux par une large tranchée comblée
par des matériaux de démolition, qui se situe dans le prolongement du mur gouttereau sud du
réfectoire. Du côté nord, un puissant dallage vient s’accoler au mur de refend précédemment évoqué
et recouvre un carrelage, ce qui sous-entend au moins deux occupations successives. Du côté sud,
deux murs parallèles encadrent une vaste surface de dépôt organique très riche en mobilier. Le mur
oriental comporte deux tronçons de gouttière insérés dans son épaisseur (pente vers l’intérieur, donc
arrivée d’eau). Le mur occidental est percé par trois canalisations en terre cuite (évacuation). Cet
ensemble pourrait correspondre à un bâtiment-latrines placé dans le prolongement sud du dortoir
(premier étage de l’aile orientale) et transformé ultérieurement en dépotoir (fig. 4).
Le secteur situé entre l’étang des Chambres et la terrasse orientale (fig. 5), au pied du promontoire
où est installé le monastère, a révélé une série d’ouvrages hydrauliques (B. Bernaben). Certains
présentent des éléments destinés au fonctionnement d’un moulin à «rodet » : structure de terrasse
parementée pour son installation ; bassin-réservoir pour stocker l’eau arrivée des étangs supérieurs ;
ouverture dotée d’une pelle pour réguler le débit libéré ; canalisation souterraine d’amenée en forte

pente pour favoriser la vitesse de l’eau vers les pales de la roue horizontale. Cette dernière, installée
dans une chambre souterraine, imprimait un mouvement rotatif à un axe vertical relié directement à la
meule tournante située à l’étage du moulin farinier, qui n’existait plus en 1732, puisque l’état de
l’abbaye n’en fait aucune mention. Dans la mesure où il aurait été beaucoup plus aisé d’édifier le
moulin sous la chaussée de l’étang, l’implantation retenue ressort d’une volonté de le positionner au
plus près de l’abbaye. Un barrage traversé par un conduit permettant de le vidanger, implanté à 1,50
m au nord de l’ouverture du bassin-réservoir, est complètement étranger à ce dernier. Il est possible
qu’il ait participé aux « réservoirs de poissons » observés en 1732, qui ont pu être aménagés après
l’arrêt du moulin. Une canalisation nord-sud a été construite dans la partie orientale de la structure de
terrasse parementée. Elle est située dans une zone où des sources des XVIIIe-XIXe siècles attestent la
présence d’un autre moulin. Sa profondeur, sa dénivelée et l’absence d’évacuation de l’eau conduisent
à penser qu’elle accueillait une roue verticale, alimentée par l’intermédiaire d’un coursier en bois
implanté en hauteur. Ce moulin, qui n’existait pas encore lors de l’état de 1732, a eu une existence
brève puisqu’absent du cadastre de 1813. Les constructeurs du XVIIIe siècle conservaient peut-être le
souvenir du moulin antérieur en restant fidèles à son secteur d’implantation. Ils ont toutefois opté
pour une technique moins contraignante à mettre en oeuvre mais n’ont obtenu qu’un rendement
médiocre en raison d’une faible hauteur de chute et d’un débit insuffisant. Ces fortes contraintes
expliquent le peu de pérennité de ce moulin après la disparition de l’abbaye.
Dans le cadre de l’opération d’archéologie extensive (J.-M. Popineau et M. Larratte), de nouveaux
éléments témoignent de la réorganisation du territoire après les crises de la fin du Moyen Age,
notamment ces couples de manses proches les uns des autres, l’un ayant disparu et l’autre s’étant
maintenu jusqu’à l’époque contemporaine. Le reste des faits archéologiques enregistrés est conforme
aux découvertes précédentes et vient les conforter : parcellaires entourés de murets, mur en limite de
« Franchise », systèmes d’adduction d’eau… Des sondages géoarchéologiques (Fr. Majesté) ont été
effectués pour mieux comprendre l’origine, la nature et le fonctionnement de certains aménagements
identifiés au cours des prospections, tout en appréhendant le potentiel paléoenvironnemental de
l’espace vivrier. Cette première étude (huit sites) a permis de montrer une exploitation agraire
marquée sur le temps long, avec des effets sur le paysage directs (aménagements d’envergure) et
indirects (érosion des versants).
Philippe Racinet et Marylou Merle

La prospection terrestre en labours

La campagne de prospections archéologiques en labour s’est déroulée cette année à Nanteuil-le-Haudouin (sud de l’Oise, hauts-de-France). L’objectif de cette campagne était de préciser les modalités de l’occupation du sol autour de ce bourg. A plus grande échelle, il s’agit de comprendre la mise en place et le fonctionnement de l’espace vivrier du prieuré bénédictin de Nanteuil-le-Haudouin, fouillé par Philippe Racinet il y a trente ans. Malgré un temps détestable, la prospection a permis de localiser du mobilier antique et médiéval sur les plateaux de Nanteuil. Pour la petite histoire, rappelons que le CAHMER (alors CAMER) a été créé ici en 1987, afin de développer une approche totalement novatrice de l’archéologie, en partant du constat que, dans le domaine historique, les études restent trop limitées chronologiquement, géographiquement et thématiquement dans la mesure où le concept d’ «histoire globale » est encore peu abordé et admis. De plus, il s’agit de lutter contre l’absence fréquente de collaboration entre l’histoire, la géographie et l’archéologie aussi bien dans la formation que dans la préparation et l’exploitation de la fouille.

La prospection terrestre systématique en labours est un outil de premier ordre pour l’étude d’un anthroposystème. Il est l’un des seuls à fournir une image précise de l’activité humaine sur une vaste surface et pour une étendue chronologique assez importante. Il conduit à la fois à localiser les différents sites archéologiques, toutes périodes confondues, et à déterminer, éventuellement, la période de mise en culture de la parcelle, permettant ainsi de dresser une carte de l’occupation du terroir à différentes époques.

           La prospection dans le terroir de Rouanne

A titre d’exemple, le LAHP organise des prospections terrestres systématiques en labours dans le terroir du Rouanne depuis 1995. Cela a permis d’explorer en totalité plus de 1500 ha (50 % de la surface totale du terroir, mais la quasi-totalité des champs encore cultivés). Il a été récolté plus de 60 000 artefacts, dont 20 000 tessons de céramique, et près de 60 sites ont été individualisés, soit un site tous les 27 ha.

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La prospection terrestre en labours est aussi appelée prospection pédestre ou prospection de surface (field walking en anglais). La technique de la prospection terrestre systématique est appliquée méthodiquement à la totalité d’un champ et – si possible – d’un terroir, sans préjuger de l’existence de sites (d’où le nom anglo-saxon de non-site survey, prospection hors-site). Elle est très adaptée pour découvrir les établissements désertés, moins pour dater des établissements encore bâtis. Cette méthode fournit le semis des sites inédits, c’est-à-dire les concentrations de vestiges à la fois délimitées dans l’espace (on peut en reconnaître les bords) et dans le temps (les vestiges sont rattachables à une période précise, plus ou moins longue). La méthode fournit également la densité du mobilier diffus, le « bruit-de-fond », témoin des fumures apportées aux champs ou de toute autre utilisation sans habitat. On connaît ainsi, en plus des sites proprement dits, leur espace agraire approximatif. Cette méthode est donc très précieuse pour l’étude d’un terroir. Alain Ferdière l’a mise pour la première fois en place à Lion-en-Beauce à la fin des années 1970 et a édité un manuel de prospection particulièrement complet et précis en 1998. C’est à ce manuel, et en particulier aux pages 9 à 91, qu’il faut se référer pour un descriptif détaillé de la méthode. Elle s’inspire elle-même des méthodes de non-site survey mises en place par les anglo-saxons et appliquées par eux en Italie dès les années 1950 (travaux de J. Ward-Perkins en Étrurie). La technique a été complétée et mise en ouvre pour la première fois dans l’Oise par J.-M. Popineau et Ph. Racinet à Roberval en 1995. Il s’agit de prospection pédestre en labours par lignes. Il existe aussi de nombreuses campagnes de prospection aléatoires, au gré du prospecteur. Elles ne peuvent pas fournir des résultats aussi précis du fait de leur méthode.

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Bibliographie :

A. BROWN, Fieldwork for archaeologist and local history, Londres 1987.

P.-J. FASHAM, « Approche de la prospection systématique », La prospection archéologique, paysage et peuplement, actes de la table-ronde des 14-15 mai 1982, Paris (A. FERDIERE et E. ZADORA-RIO dir.), Documents d’Archéologie Française n° 3, 1986, p. 19.

A. FERDIERE et A.-M. FOURTEAUX, « Gestion des archives du sol en milieu rural. Expérience de prospection systématique à Lion-en-Beauce (Loiret) », Revue d’Archéométrie, n° 3, 1979, p. 67-96 ou

A. FERDIERE et E. ZADORA-RIO, « la prospection archéologique, paysage et peuplement, actes de la table ronde des 14/15 mai 1982, Documents d’Archéologie Française n° 3, 1986 ou A.-M. FOURTEAU, op. cit., p. 78

A. FERDIERE (dir), La prospection, collection « archéologiques », Paris, 1998

C. HAYFIELD, Fieldwalking as a method of archaeological research, Londres, 1980.

T. F. KING, The archaeological survey : methods and uses, Washington, 1978.

J.-M. POPINEAU, « Les grands essartages du XIIe siècle dans le domaine royal : la formation d’un paysage médiéval à Villeneuve-sur-Verberie (Oise) », Revue Archéologique de Picardie, 1999, 3/4, p. 151-169.

J.-M. POPINEAU, « L’Homme et le hameau dans le val du Rouanne (Oise). La formation d’un paysage au bâti semi dispersé, de l’Antiquité à la fin du Moyen Âge », Revue Archéologique de Picardie, 2007, spécial 24, 376 p.

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